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Musique : Salif Kaba Bembeya, une gloire qui souffre

Salif Kaba

Salif Kaba, chanteur-animateur, membre fondateur du Bembeya Jazz National sort d’une longue maladie. En 2008, il est hospitalisé à Ignace Deen de longs mois durant. Rendu à sa famille pour cas désespéré, Salif reste alité presque inconscient, pendant 3 autres mois chez son frère Ashken Kaba à La Paillote. C’est à peine si on reconnaît aujourd’hui ce chanteur-animateur talentueux qui, aux côtés du Dragon de la musique africaine Aboubacar Demba Camara, n’a jamais démérité. Ensemble avec le groupe Bembeya, ils ont porté haut et loin la musique africaine de Guinée. On peut dire que l’homme Salif Kaba revient de loin. Sa maladie, son isolement ont fait de lui un homme amer.

Entretien à bâtons rompus avec un grand artiste qui souffre dans son corps et son âme. SOS. Nous l’avons rencontré chez lui à l’immeuble Nafaya, en plein cœur de Kaloum.

 

Le Populaire : Bonjour M. Kaba. Cela fait un bon bout de temps qu’on ne vous voit pas dans la circulation, vous avez complètement disparu. Que se passe-t-il ?

 

Ça fait presque un an que je suis malade. C’est mon frère Ashken Kaba qui m’a amené à l’hôpital. Depuis ce temps, je ne sors presque plus.

 

Il semble que le décès de votre mère que vous aimiez beaucoup et qui vivait à vos côtés, vous a beaucoup affecté.

 

Ma mère était à côté de moi, ici. Elle est décédée. Deux semaines après, je suis tombé malade.

 

Combien de temps êtes-vous resté à l’hôpital ?

 

Ça, je ne me rappelle pas. J’ai fait tout juste un an l’année dernière, en 2008.

 

Vous avez fait un an à l’hôpital dites-vous. Les autorités sont elles informées de votre maladie ?

 

Oui ! Le Ministère de la jeunesse, le Ministre Baidy Aribot était même venu me voir à l’hôpital.

 

Vous voir dans cet état, vous Salif Kaba, du grand Bembeya Jazz, incapable de se soigner à partir de ses propres revenus, incroyable, non ? Qu’est ce que cela vous donne comme réflexion ?

 

Ça me fait pleurer presque. Ce n’est pas moi qui le dis, on a fait un peu pour la nation guinéenne. Si je me vois comme ça, sans aide, ça me touche.

 

Vous avez dit que les nouvelles autorités sont informées de votre maladie. Serait-ce le cas du ministre de l’information et de la culture?

 

Oui, Justin Morel est bien informé. Il avait promis de passer me voir à La Paillote, quand j’étais chez mon frère. Je ne l’ai pas encore vu, mais il est informé, je l’attends.

 

Vous avez l’air amer. Est-ce les souvenirs de la belle époque ?

 

Je ne m’attendais pas à ça dans ma vie. On a eu beaucoup de succès dans le monde entier. Si je me vois comme ça aujourd’hui, quelques fois je pleure.

Quand j’étais à l’hôpital, il y a beaucoup de personnes qui sont venues me voir, mais comme je ne pouvais pas les reconnaître, je ne voyais pas du tout. Tellement mon cas était grave. Il y a Mme Andrée Touré (ancienne Première dame. Ndlr.)  qui est venue me donner de l’argent. Beaucoup de mes amis m’ont donné de l’argent à l’hôpital. Baidy Aribot aussi était venu avec un million de francs et ainsi de suite. Je ne me rappelle de tout le monde, mais leur geste m’a aidé. Je les en remercie. C’est grâce à cela que je tiens encore sur pieds.

 

De quoi vivez-vous maintenant ?

 

Il y a le Club Bembeya qui marche un peu. Chaque mois on a au moins un sac de riz avec le prix de sauce, c’est tout.

 

Pendant ce temps vous vivez absolument seul ?

 

Je vis seul. Ma femme est partie à New York.

 

Comment vous passez votre temps ? On vous voit parfois avec une canne. Vous marchez assez difficilement. Ça veut dire que vous n’êtes pas complètement guéri ?

 

Oui, mais je me sens mieux. Voyez-vous, j’étais condamné par le docteur à Ignace Deen. Mon frère a dit : ‘‘s’il doit mourir, il n’a qu’à aller mourir chez moi’’. C’est ainsi que je suis parti faire deux mois chez lui, je ne me retrouvais pas. Après il a réuni des imams qui ont prié pour moi. Quand ceux-ci priaient pour moi, j’ai fais ‘‘atchoun’’, j’ai éternué trois fois. L’Imam a dit à mon frère que si je vais mourir, je mourrai, mais pas de cette maladie. C’est ainsi que je me suis levé quelques jours plus tard et jusqu’à présent ça va de mieux en mieux. Maintenant je marche et je mange, tout va bien. Quand je me suis retourné à l’hôpital et que le médecin chef m’a vu, il a  fui. Il croyait que je n’allais pas survivre.

 

Donc il a pensé à un revenant ?

 

Vooilaaa ! Même chez moi ici, ils m’ont considéré comme un revenant. Tout le monde pensait que c’était la fin. Parce que je pouvais faire une semaine sans manger. Moi-même je voyais des choses bizarres.

 

On peut dire que vous revenez de loin M. Kaba ?

 

Ah, oui, de très loin. De très très loin même.

 

Mais vous souriez quand vous répondez. Cela veut dire que vous avez maintenant de l’espoir qui vous anime ?

 

J’ai l’espoir maintenant. Mon réconfort est surtout moral.

 

Les photos tout autour de votre salon, c’est vraiment des souvenirs auxquels vous vous accrochez. N’est-ce pas ?

 

Ma vie, c’est ça maintenant. Je n’ai pas d’argent, je n’ai rien, mais ces souvenirs me remontent le moral parce que ce sont de très bons souvenirs.

 

Quelle était votre place dans le Bembeya Jazz. ?

 

J’étais animateur, danseur et chanteur-accompagnateur de Demba. Je sais jouer aussi de la guiroche, et de la toumba. C’est moi qui ai chanté le titre Wouloukoro qui fait partie du répertoire  du Bembeya.

 

On nous apprend que Demba Camara ne faisait rien sans vous sur scène et vous êtes membre fondateur du Bembéya Jazz ?

 

Il ne pouvait pas parce qu’on était très soudé. Je suis membre fondateur du Bembéya Jazz depuis 1961. Nous étions 8 au départ puis 12 et il reste 6 aujourd’hui, Kaba Ashken, Hamidou Diaouné, Sékou Bembeya, Grosbois, Gros Sékou et moi Salif Kaba, plus les jeunes que nous avons recruté pour nous remplacer.

 

Pouvez-vous nous parlez de votre famille?

 

J’ai… (rires) au moins 12 gosses dont 10 filles et 2 garçons. Ils viennent me voir chaque fois. Dans la Révolution, on n’a pas gagné d’argent mais au moins on a fait des enfants.

 

Malgré que vous ne sortez presque plus, qu’est-ce que cela vous fait de voir l’ambiance autour de vous, du point de vue musical ?

 

Actuellement j’ai peur pour la musique guinéenne parce que les enfants ne comprennent pas. En général, ils font du n’importe quoi. On ne peut rien puiser dedans. Il leur faut apprendre, beaucoup apprendre. La musique, ce n’est pas facile. C’est un art, c’est une industrie. Et il faut l’apprendre sérieusement, maitriser les instruments, au lieu de compter sur les ordinateurs.

 

Que dites-vous en particulier au Ministre en charge de la culture ?

 

Ils n’a qu’à venir me secourir parce qu’actuellement l’orchestre ne marche pas. Moi-même je n’ai pas d’argent pour me soigner. Lui et ses collègues n’ont qu’à m’aider pour me tirer de là. Si le gouvernement m’aide à retrouver ma santé, je suis prêt à remonter sur scène. Je pense au président ATT du Mali qui a beaucoup fait pour le Bembeya. Si tous ceux-ci pouvaient penser à moi, ça me ferais plaisir.

 

Propos recueillis par Diao Diallo & N’Fa Cissé


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